vendredi 3 novembre 2017

Hard Rock Hallelujah



Après mon dernier post, j’ai eu des retours assez hallucinants, de personnes qui ont vécu la même chose ou qui vivent encore des problèmes qu’on pourrait qualifier de « harcèlement moral au travail ». 
Comment peut-on laisser des responsabilités à des grands tarés ? Comment se fait-il que le droit français reconnaisse aussi difficilement ce phénomène du « harcèlement moral » ? Oui, difficile à prouver, certes. Mais quand il y a un turnover important sur certains postes, quand il y des arrêts maladie à (wake me up before you) gogo dans une équipe, que les gens se plaignent de leurs conditions de travail…est-ce qu’il n’y aurait pas là une instance pouvant mettre son nez dans tout ça et faire le ménage ? Je vous entends, petits coquinous, penser « Bah ça existe, ça s’appelle l’inspection du travail ». Mais là encore, l’inspection demande des preuves palpables, tangibles. Une menace orale, c’est difficilement utile, comme preuve. Et pourtant, ça peut faire tellement de dégât au moral…
Quand personne ne peut nous défendre et que l’impression d’être seul(e) au monde se fait sentir, on se calme et on boit frais à St Tropez. Recul et sagesse sont de rigueur. Mais pas que ! 
Je me permets de vous livrer quelques-unes de mes astuces de résistance face à un management hystérique. Parce que merde, on ne va quand même pas se pourrir la vie pour un boulot !

Règle 1 : par l’écrit, toujours tu passeras.
Ne laissez rien à l’oral. Et même si ça vous parait très relou voire même terriblement débilou de faire des mails après des conversations, cela permet de cadrer les choses. Par exemple : votre hiérarchie vous dit un truc à l’oral et vous demande d’intervenir sur tel ou tel dossier. Vous, vous intervenez et vous lui apportez une réponse écrite (mais pas du tout orale). « Salut Pouffe, comme évoqué ce jour, je te fais part de mon retour sur le dossier x ». Bon, vous n’êtes pas obligés de commencer par « Salut Pouffe » mais vous avez saisi l’idée.
Pareil, quand la personne n’est pas au courant du sujet dont vous lui parlez, vous lui dites « mais si, regarde dans ta boîte mail, j’ai envoyé un mail à ce sujet en fin de semaine dernière ». Au passage, n’oubliez pas d’ajouter le sourire de maxi connasse. C’est pas grand-chose mais ça lui fera un effet désastreux sur le moral et vous, de votre côté, vous ressentirez une petite victoire. En clair : ça fait zizir.

Règle 2 : fuir pendant la crise, tu t’abstiendras.
Quand la crise arrive, quand vous sentez qu’elle approche, que le climat est chargé, ne fuyez pas. Restez sous l’orage. Vous écoutez, même si la personne hurle, qu’elle peut se montrer violente dans ses paroles. Même quand vous avez envie de vous lever et de la plaquer au mur en lui disant de fermer sa bouche qui sent le camembert. Non. Vous, vous êtes pro. Vous prenez sur vous. Quand elle a terminé son petit sketch, là, vous faites ce qui est INTOLERABLE pour elle, vous lui dites du ton le plus calme et posé possible « On en reparlera plus tard, lorsque les esprits se seront apaisés ». Là, elle se prend tout dans la gueule en une seule phrase : son comportement inapproprié, son incompétence (qui manage en hurlant sur les autres ?) et le fait que ses subordonnés soient plus professionnels. La lose totale, en somme. Quand le beau temps revient, exigez des explications et là, vous ne lésinerez pas sur la merde sous les narines. Il faut l’achever. Reprenez point par point l’objet de la discorde de façon totalement dépassionnée. Reconnaissez vos erreurs. Dites là où elle est allée beaucoup trop loin. Et enfin, clôturez par un ferme mais néanmoins courtois « tu ne me parleras plus jamais sur ce ton ». Là, ça pose les règles du jeu.


Règle 3 : au doux chant des sirènes, tu ne cèderas point
Parfois, elle va vouloir vous reconquérir. Parce que la grande hystérique, faut le savoir, adooooooooooooore parler d’elle, qu’on s’intéresse à elle, à sa petite vie, à ses malheurs, à ses joies. Bref, qu’ELLE soit au centre de tout. Et surtout au centre de vos priorités. Alors parfois, elle va glisser des confidences lors d’une réunion en tête à tête. Là, NE SURTOUT PAS rentrer dans le jeu. La tentation est énorme, parce que vous avez envie d’avoir du biscuit pour biatcher à la pause déj’ avec les collègues. Mais surtout JAMAIS au GRAND JAMAIS, il ne faut rentrer dans cette comédie. Mieux qu’un grand discours, une anecdote pour illustrer mes propos. 

Elle « Oui tu sais, je vais être pas mal absente car bon…j’ai de la radiothérapie jusqu’à mi-octobre. Je vais être très fatiguée…Je ne te raconte pas ça pour te dire ma vie mais parce que ça peut avoir un impact sur ton travail et celui de l’équipe… »
Moi « Très bien, c’est noté ».
Là, y a le regard de la petite biche égarée dans la forêt alors que « tiens, la chasse est ouverte ». Le regard du « dis, tu vas quand même me demander si j’ai mal, hein ? tu vas quand même me demander si ça va ? tu vas me poser des questions sur mon cancer ? ».  Entre nous, Babe, tu sais très bien que ça n’a AUCUN impact sur l’équipe, ni sur notre collaboration. Pourquoi ? Parce que t’avais déjà ton petit rythme « je fais ce que je veux de mon planning » bien bien avant tes pseudos problèmes. D’ailleurs, ta maladie qui arrive au même moment que ma démission…on en parle ? Démission présentée auprès de tout le monde comme étant une allergie à tes méthodes de boulot et pouvant te fragiliser. C’est un sacré timing, tu ne trouves pas ?
Alors non. Je ne te donnerai jamais ce plaisir de m’intéresser à ta vie.
Elle « Donc voilà…y a des moments je vais rentrer chez moi l’après-midi pour dormir ».
Moi « Ok. Pas de souci ».
Regard baissé. Coulée. Bam. Bonne nuit et n’oublie pas tes boules quiès.

Règle 4 : faire parler ton équipe, tu feras.
Sur ce point, j’ai totalement merdé. Je n’ai pas assez écouté l’équipe dès le départ. Ecoutez l’équipe et ce qu’ils ont à dire sur leur hiérarchie. Ça vous donnera une idée du traquenard dans lequel vous êtes tombé. De précieuses informations vous seront données.

Règle 5 : à te faire aider, tu songeras.
Il est normal d’avoir le blues du business man, surtout quand on se sent agressé par les méthodes de son boss. On a tous un moment ou à un autre, une période « j’aurais voulu être un artiste pour pouvoir faire mon numéro » (vous l’avez dans la tête ? De rien, ça me fait plaisir). A cette étape, il faut aller consulter. Déjà parce que Starmania, y a même pas de discussion possible : c’est de la merde et que ça peut ramollir votre cerveau. Ensuite, parce que quand vous vous sentez moralement affaiblis, il faut avoir un sas de décompression. Hurler dans un cabinet que le bourreau vous fait chier, vous fait mal et développe en vous des fonctionnements que vous détestez. Et puis aussi, c’est le lieu pour pleurer et évacuer.
A la fin, quand vous comprenez que vous n’êtes pas le problème, je vous jure, ça fait un bien fou. Et quand vous entendez la psy vous dire « la boucle est bouclée, je vous propose qu’on s’en tienne là, bravo pour le travail que vous avez fourni, vous avez repris le contrôle », là, c’est encore mieux que réussir son doctorat avec félicitations du jury (enfin, je dis ça mais j’ai jamais passé de doctorat…mais bon).

Règle 6 : une activité physique, plusieurs fois par semaine, tu pratiqueras.
Là, vous vous dites que je me fous de vous, que ce sont les lobbies de ce concept débile du « bien-être » qui me poussent à écrire ça, en me donnant des coups de tapis de yoga sur la tronche et en m’arrosant de chantilly soja pour que j’écrive ce paragraphe.
Alors que non. Le sport m’a vraiment aidé à « oublier » et à me déconnecter quelques heures par semaine. Quand je cours ou que je sue dans un bassin d’aquabike, ces problèmes me paraissent loin. Ça m’a évité d’emmener des choses chez moi aussi. Je crois que j’ai déjà beaucoup trop saoulé ma moitié / mon entourage avec ça, je crois que j’aurais pu péter un câble si je n’avais pas eu le sport. 

Règle 7 : que le travail c’est QUE le travail, tu n’oublieras pas.
On accorde BEAUCOUP TROP d’importance au travail. Après tout, que l’on soit informaticien, secrétaire, commercial, assistante sociale, chef de produit…on ne se définit pas par notre travail mais parce qu’on est. Nos qualités, nos défauts, notre empathie (ou pas), notre énergie, nos paroles. Bref, ne laissez pas prendre le boulot le dessus sur le reste. Ça n’en vaut pas le coup.
Et le management hystérique aime ça, que vous soyez assujettis. Ne le soyez pas, ça lui donnerait une victoire.

Règle 8 : prendre connaissance de ta force, tu feras.
Quand le moral est au plus bas et que tout ce que vous faites n’est jamais valorisé, que les règles du jeu changent constamment, surtout n’oubliez pas : vous avez des défauts, comme tout le monde, mais vous avez aussi des putain de qualités. Personne ne pourra vous les enlever. Faites la check-list de tout ce que vous apportez aux autres, à votre boîte, à votre équipe, à vos amis, à votre couple, à votre chat, à votre famille. Bref. Vous êtes quelqu’un de formidable. Alors non, Jeff, t’es pas tout seul, comme disait Patrick Brel.


Ce soir, clap de fin pour moi. En sortant, j’ai mis mon MP3 en mode shuffle. Première chanson qui vient « Hard Rock Hallelujah » de Lordi. 

L’avenir sera radieux, j’en suis sûre. 

Et ça va chier. 


jeudi 13 juillet 2017

Partir un jour, sans retour



Imaginez un instant que vous trouvez le boulot de vos rêves : les missions vous plaisent, l’équipe est sympa, le salaire est convenable, pas super loin de chez vous. Vous foncez. Tête baissée. Sans rien voir autour.
Les premiers mois se passent. La vie est (presque) belle, malgré quelques petits couacs que vous mettez sur le compte de votre inexpérience en management. D’ailleurs, pour mieux gérer tout ça, vous demandez à bénéficier d’une supervision avec une psychologue. 
Première séance avec la psychologue. Beaucoup de questions et d’interrogations de votre part. Les choses vont bien, sont « gérables » au quotidien mais vous sentez qu’il y a un squelette dans le placard. Vous n’arrivez pas à l’expliquer. Vous le sentez. L’équipe n’a pas toujours des réactions que vous attendez, elle ne réagit pas sur certains points et vous ne comprenez pas pourquoi, malgré toutes les questions que vous posez. Quelque chose ne tourne pas rond.

Et puis, à la deuxième séance, comme ça, « au hasard » d’une remarque de la psychologue, vous parlez de votre manager.
Contre toute attente, vous avez plein de choses à dire. Plus que votre conscience ne voudrait, d’ailleurs. Vous parlez, vous parlez, vous parlez, vous ne vous arrêtez jamais. Vous comprenez que vous ne le décrivez pas forcément comme un manager mais comme un gourou. Et puis, vous finissez la séance en larmes, en vous disant que vous avez probablement un problème, VOUS, parce qu’après tout, vous venez d’arriver, c’est à vous de vous adapter et pas aux autres de le faire, vous devez accepter de subir le lunatisme, les décisions arbitraires prises sous le coup de l’émotion et non au nom d’une quelconque « justice » professionnelle, les « non évolutions » de la structure qui vous paraissent pourtant urgentes et cruellement nécessaires. C’est ça, le monde du travail. Vous sortez du cabinet les yeux gonflés. En vous disant que dans une future vie, vous serez vendeuse de chichis sur la plage, ce sera sûrement moins relou.

Vous retournez travailler. Parfois avec la boule au ventre en vous demandant « à quelle sauce serons-nous dévorés aujourd’hui ? ». Mais le public accueilli dans ce travail vous fait un peu oublier le reste. Vous donnez tout, pendant 7h30 chaque jour, pour gérer vos missions. Vous avez envie d’avancer, de faire bouger les choses…car après les larmes, vous vous dites qu’il y a toujours un avenir meilleur possible pour tous, pour peu qu’on ait réellement envie de bouger les choses. 

Mais un jour où la pression est trop forte pour votre manager (pression qu’il se met seul, soyons clairs), il pète un câble. Parle sur un ton inapproprié au travail, vous reproche de le laisser de côté, de ne pas l’associer à certaines décisions. Vous demandez à ce que le ton employé change, il vous répond « c’est toi qui ne me parles pas comme ça ». Vous l’écoutez patiemment vous réprimander…ou plutôt vous chapitrer. Comme à l’école. Le bon point, ce ne sera pas pour cette fois-ci. Vous vous sentez infantilisée. Même vos parents ont toujours eu le respect de vous parler comme à un égal sans se sentir supérieur à vous. Comment se fait-il que dans un cadre professionnel, on se permette autant de familiarité envers vous ?

Une heure après, vient le temps des excuses et des pleurs de la part du manager. Il pleure beaucoup. Dit ne pas dormir beaucoup ces temps-ci. Et il dit que s’il a pété les plombs, c’est parce qu’il se sent « en confiance » totale avec vous. Vous attendez l’instant où il se sentira tellement en confiance, qu’il lâchera un prout en réunion avec un gros rot.

Vous, vous êtes perdue. Des membres de votre équipe entendent, à travers la porte, ce chapitrage et viennent vous voir quand vous êtes seule. Pour vous proposer un thé, un café, un petit biscuit. Vous, vous tenez debout. Vous ne savez pas comment. Parce qu’il y a quelques années, vous seriez partie en vrille pour bien moins que ça. L’âge, ça vous aide, quand même. Et vous tenez surtout à rester professionnelle dans un cadre qui ne l’est pas. Vous acceptez un petit thé qui fait du bien au moral avec des chocolats pour adoucir cette belle journée de merde.

Et là, à tour de rôle, chaque membre de l'équipe vient se confier sur son mal être au travail. Vous écoutez patiemment. Vous reprenez un thé, puis deux. Vous finissez la boîte de chocolat.  Au cours de ces entretiens, l'équipe se confie à coeur ouvert, avec maladresse parfois mais toujours dans un esprit de partage. Vous êtes touchée, chamboulée. Vous ne savez pas rester indifférente à cette détresse. Ce qui s'est passé avec vous ce jour-là s'est produit plein de fois avec plein de salariés. Alors maintenant, plus personne ne parle. Ne pas faire de vague. Vous comprenez d’un coup où sont les squelettes. Plus vous grattez et plus vous voyez la lumière. Plus vous la voyez, moins votre besoin d’éthique est satisfait. En fait, un sentiment de honte vous envahit presque. Vous avez fait partie de ce cirque pendant 7 mois.

Alors vous prenez le temps de la réflexion. Le temps des vacances. Etre à l’air libre, ne pas parler boulot, y penser quelques fois au hasard d’une randonnée. Et remettre les choses dans l’ordre.
Vous avez 34 ans. Vous êtes compétente et professionnelle. Vous aimez votre boulot. Mais vous n’accepterez pas tout pour ça. Votre besoin d’éthique et de justice est bien trop grand pour vous laisser complètement envahir par un tiers. Vous ne pouvez pas travailler avec des personnes caractérielles aux comportements aléatoires qui ressemblent à s'y méprendre à, ce qu'on appelle dans Psychologie Mag, du "harcèlement moral". Vous avez besoin de vous sentir en confiance, tant sur le plan intellectuel, émotionnel que professionnel. Or, dans ce contexte, vous n’avez rien de tout ça.
Vous rentrez de vacances, vous consultez votre contrat de travail et découvrez que vous avez 4 mois de préavis. 4 mois. Vos réalisez que votre employeur se couvre au max. Mais rien ne vous arrête et posez votre démission.
Au moment de la remise du courrier en main propre, une réaction mitigée de la part de votre manager qui essaie de chercher ce qui n’a pas fonctionné. Vous lui donnez la raison. Il cherche d’autres raisons car vous lui dites clairement n’avoir aucune confiance en lui. Ce n’est pas une raison, pour lui, il n’a rien fait qui ne justifie ça. Bon, ok, il admet vous avoir mal parlé mais c’est arrivé « qu’une fois ». Ironiquement, il vous reproche de ne pas vous remettre en question. Hashtag HôpitalCharité.

Vous, vous vous sentez légère. Vous savez que vous allez en chier sévère pendant 4 mois et qu’on va bien vous faire payer cet affront mais peu importe. Vous partez propre, droite dans vos bottes, avec votre professionnalisme en vous disant que chaque expérience est bonne à prendre.

Intérieurement, votre petit cœur de personne qui essaie d’être humaine le plus possible, souffre. Un peu. Ça reste une grosse déception professionnelle pour vous. Mais encore une fois, il faut toujours croire en ses capacités et en sa possibilité de rebondir. Toujours. 

Égoïstement, quand vous annoncez votre départ à quelques membres de l'équipe, on vous dit que c'est "la meilleure chose qui puisse vous arriver professionnellement" (!!) avant de préciser de ne pas vous remettre en question. Ce qui a déconné, ce n'est pas vous. C'est tout bête, mais avouez...ça fait du bien.

De votre coté, malgré ce chagrin professionnel, vous continuez à imaginer que faire un travail qu’on aime dans une structure bienveillante est possible…Parce que vous êtes comme ça, pleine d'optimisme. 

Ne jamais rien lâcher.

mardi 5 juillet 2016

D'humeur oulipienne

Au cas où vous seriez passés à côté (parce qu'il est vrai qu'on en a assez peu parlé dans Closer et Match), j'ai pris des cours d'écriture cette année.
Je n'y suis pas allée dans l'espoir de devenir un grand écrivain (je ne le serai jamais), d'améliorer mon style (trop de boulot, je suis trop paresseuse) ou d'apprendre à écrire. Non. J'y suis allée parce qu'il n'y avait plus de place au cours de yoga. 


Plus sérieusement, s'il est vrai que je suis arrivée dans ce cours par hasard, je n'avais aucune attente particulière. J'ai pourtant véritablement accroché avec le format : 2 heures par semaine, un petit groupe, un "prof" super marrant et des exercices "oulipiens" (bon, on se calme, on n'est pas des Georges Perec en puissance non plus). On commence par un petit topo sur un livre choisi par le meneur de l'atelier (du coup, on gratte du conseil lecture en veux-tu, en voilà), on prend un passage de ce livre, le meneur donne la consigne et on doit nous même produire individuellement un texte en s'appuyant sur le texte d'origine et sur la consigne.
Dans le jargon de l'atelier d'écriture, on appelle ça "écrire sous contrainte". Je n'aime pas trop cette expression. A chaque fois que j'en parle, j'ai l'impression que les gens vont s'imaginer que le prof nous forçait à écrire avec un gun sur la tempe et qu'il hurlait en plaçant son doigt sur la gâchette "PUTAIN TU L'ECRIS TON TEXTE ?!! TU L'ACCOUCHES, TON PARAGRAPHE ???!!!!". Du coup, je préfère éviter de parler d'écriture sous contrainte.
Bref, donc on a 40 minutes pour écrire environ et ensuite, chacun à tour de rôle, on lit notre prose devant tout le monde.
La lecture était un moment très étrange au début, il fallait mettre de côté le regard, le jugement éventuel des autres (même si on ne commentait pas ce qu'écrivaient les uns et les autres). Il fallait "ne pas avoir honte" de lire nos textes, hésitants, brouillons, incomplets, avec de grosses fautes de syntaxe, de grammaire et tout ce qui peut faire le charme (ou pas) d'un texte amateur. Néanmoins, petit-à-petit, j'ai réalisé quelque chose de fondamental : j'aime faire rire les autres. 
Oh oui, je te vois sourire, toi lecteur fidèle, qui rit en lisant mes âneries, mes coups de gueule ou mes mémoires de jeune fille bien dérangée. Mais crois-moi, je n'avais pas pris conscience de ça avant cet atelier. 
Assez naturellement, j'adaptais les consignes et les textes à ma sauce, toujours en mettant ma "patte" (al dente) : le jeu de mots qui fait rire, la référence à un film débile, des dialogues loufoques et puis aussi des thèmes d'actualité qui me touchent, me révoltent. J'avoue avoir tiré une jouissance particulière à voir mes compagnons d'atelier ainsi que notre meneur se bidonner de rire devant une tirade bien sentie.  Bref, j'ai soudainement eu envie de devenir Kev Adams. 


Mais toutes les bonnes choses ont une fin. Et l'été arrivant, l'atelier s'est terminé. Cela fait deux semaines maintenant et je sens qu'il me manque quelque chose. Je ressens comme un vide, une absence, je ne sais pas trop ce qui me fait le plus défaut : le groupe, l'écriture ou le fait d'aimer faire rire ? Peut-être un savant mélange des 3 à la fois. 
Du coup, je me lance, sous vos yeux ébahis, pour vous mesdames, pour vous messieurs, ce soir, sur cette magnifique piste du cirque Mougli-Lionne...

Ce soir, je décide d'écrire avec la consigne "Si j'étais.../ Tu serais...". En général, les consignes qu'on nous donnait étaient un peu plus chiadées que ça mais bon, je débute dans l'idée de m'imposer des consignes d'écriture alors hein, poupougne. 

Allez, on y va. 

Si j'étais Adolph Hitler, tu serais Eva Braun....

No no no !!! Wait a minute ! On veut du propre quand même hé ho !!! On n'est pas dans le boudoir de la Mère Michèle, là !

Ok, je me reprends (oui, ce soir nous sommes plusieurs dans ma tête, comme souvent d'ailleurs). 

Si j'étais Dieu, tu serais bien dans la merde, vu que je ne crois pas en lui. Par conséquent, je ne croirais pas en moi. Qui pourrait imaginer un Dieu qui ne croit pas en lui ? Genre Dieu, qui a des inquiétudes, des angoisses, à propos de tout et n'importe quoi. Dieu sous Prozac. Qui pète un plomb parce qu'il a plein de trucs à faire, qu'on le sollicite en permanence mais qu'il n'y arrive plus, qu'il n'a qu'une seule envie : s'étendre sur le fauteuil de son psy pour déverser sa haine de l'humanité...Ça aurait de la gueule. 

Si j'étais un homme, tu serais en admiration devant mon torse musclé et huilé, mon "pecto boom" sexy, mon corps athlétique d'avoir passé trop de temps à la salle de sport, ma dégaine à la John Wayne. Car oui, si j'étais un homme, je serais un bon gros blaireau qui irait pécho en boîte le samedi soir avec des techniques de drague bien douteuses du style "Toi, tu t'appelles Google, non ? Parce que t'as tout ce que je recherche". 

Si j'étais une chanteuse, tu serais sourd...comme un pot ou comme Beethoven (le compositeur, pas le chien). Oui parce que je chante très mal. Même sous la douche, quand l’acoustique de la salle de bain devrait flatter mes cordes vocales. Alors vois-tu, je préfère te rendre sourd à ce désastre. Ne me remercie pas, c'est normal.

Instant brouillon (car oui, comme le veut tout écrit, il y a du brouillon qu'on barre, qu'on efface, qu'on rature sauvagement). 
 ̶S̶i̶ ̶j̶'̶é̶t̶a̶i̶s̶.̶.̶.̶S̶i̶ ̶j̶'̶é̶t̶a̶i̶s̶ ̶q̶u̶o̶i̶.̶.̶.̶?̶ ̶L̶e̶ ̶p̶r̶e̶m̶i̶e̶r̶ ̶t̶r̶u̶c̶ ̶s̶u̶r̶ ̶l̶e̶q̶u̶e̶l̶ ̶s̶e̶ ̶p̶o̶s̶e̶n̶t̶ ̶m̶e̶s̶ ̶y̶e̶u̶x̶.̶ ̶U̶n̶e̶ ̶c̶h̶a̶i̶s̶e̶.̶ ̶O̶k̶,̶ ̶
s̶i̶ ̶j̶'̶é̶t̶a̶i̶s̶ ̶u̶n̶e̶ ̶c̶h̶a̶i̶s̶e̶,̶ ̶t̶u̶ ̶s̶e̶r̶a̶i̶s̶.̶.̶.̶r̶h̶a̶ ̶p̶u̶n̶a̶i̶s̶e̶.̶ ̶P̶a̶s̶ ̶f̶a̶c̶i̶l̶e̶.̶ ̶A̶l̶o̶r̶s̶.̶.̶.̶S̶i̶ ̶j̶'̶é̶t̶a̶i̶s̶ ̶u̶n̶e̶ ̶c̶h̶a̶i̶s̶e̶.̶.̶.̶q̶u̶'̶e̶s̶t̶-̶c̶e̶ ̶q̶u̶e̶ ̶t̶u̶ ̶
p̶o̶u̶r̶r̶a̶i̶s̶ ̶b̶i̶e̶n̶ ̶ê̶t̶r̶e̶ ̶?̶ ̶U̶n̶ ̶p̶o̶s̶t̶é̶r̶i̶e̶u̶r̶ ̶q̶u̶i̶ ̶s̶'̶a̶s̶s̶o̶i̶t̶ ̶d̶e̶s̶s̶u̶s̶ ̶?̶ ̶M̶o̶u̶a̶r̶f̶,̶ ̶n̶o̶n̶.̶

Si j'étais une corde, tu serais mon pendu. Parce que j'ai toujours été une grande romantique au fond, même si je refuse l'idée d'épouser qui que ce soit, même si je ne rêve pas d'une grande robe blanche et d'un sourire ultra bright colgate-signal-tonyglandil devant une pyramide de verres remplis de champagne. Donc oui, la corde et le pendu, ça me fait penser au mythe d'Orphée (celui qui se retourne alors qu'on l'avait prévenu qu'il ne fallait pas, le con !) et d'Eurydice, ça me donne l'impression d'un lien indéfectible jusqu'à la mort. 

Si j'étais James Dean, tu serais ma voiture. Là encore, l'idée du lien indéfectible jusqu'à la mort. 

N'hésitez pas à poursuivre l'exercice, en commentaire, sur facebook, chez vous, en famille. Tenez, dimanche prochain, quand vous irez déjeuner chez Mémé Georgette et Papy Roger, tentez de lancer le jeu à table. Vous verrez : soit ils n'y comprendront rien (vous avez l'habitude), soit ils n'y comprendront rien. Au pire, ça vous occupera toujours 5 minutes entre deux conversations racistes et stériles.

En vous remerciant !